Conseil des droits de l’homme : Agir face aux violations en Égypte

 
Il est temps de mettre en place un mécanisme de surveillance et d’adresser à l’Égypte un message ferme sur la situation déplorable des droits humains

(Genève) – La communauté égyptienne des droits humains est confrontée au risque d’« annihilation » par le gouvernement du président Abdel Fattah al-Sissi, ont averti aujourd’hui plus de 100 organisations internationales de défense des droits humains dans une lettre conjointement adressée à plusieurs ministres des Affaires étrangères.

Les organisations ont appelé les gouvernements à soutenir la création d’un mécanisme de surveillance et de reporting sur la situation des droits humains qui continue de se détériorer en Égypte, lors de la 46e session ordinaire du Conseil des droits de l’homme de l’ONU qui s’ouvrira le 22 février 2021 à Genève. L’établissement d’un tel mécanisme de surveillance et de reporting constituerait une étape importante pour exposer les violations et les crimes commis dans ce pays, offrir des recours aux survivants et aux familles de victimes, avoir un effet dissuasif quant à de futurs abus, et ouvrir des voies à l’établissement des responsabilités.

« Les pays qui siègent au Conseil des droits de l’homme de l’ONU devraient enfin adresser au gouvernement égyptien le message que ses abus sont et continueront d’être surveillés et signalés, et que les courageux Égyptiens quotidiennement confrontés à l’oppression ne sont pas seuls dans leur lutte », a déclaré John Fisher, directeur du bureau de Genève de Human Rights Watch.

Dix ans après le soulèvement national de 2011, qui avait provoqué le renversement du président Hosni Moubarak, les Égyptiens vivent sous un régime répressif qui étouffe toutes formes de dissidence et d’expression pacifique. Les dernières semaines ont montré qu’une action collective est possible et peut avoir un impact. « Ce n’est que par une action internationale soutenue et engagée que nous pourrons assurer la survie du mouvement égyptien des droits humains à l’avenir », ont souligné les organisations.

Selon les organisations signataires, la lutte pour les droits humains en Égypte est à un « tournant crucial ». L’inaction des partenaires égyptiens et des États membres du Conseil des droits de l’homme a encouragé le gouvernement actuel « dans ses efforts pour museler la dissidence et écraser la société civile indépendante ».

Les récentes et choquantes arrestations et enquêtes de dirigeants de l’Initiative égyptienne pour les droits de la personne (EIPR), et le gel de leurs avoirs décidés dans le cadre de procédures abusives menées par la section « antiterroriste » d’un tribunal pénal, constituent une « attaque odieuse et inacceptable » contre l’une des organisations de défense des droits humains les plus importantes du pays. Ces mesures démontrent la détermination des autorités égyptiennes à intensifier leurs attaques soutenues, généralisées et systématiques contre les défenseurs des droits et l’espace civique.

Depuis la destitution de l’ancien président Mohamed Morsi en juillet 2013, les autorités égyptiennes ont mené une répression de plus en plus brutale contre les défenseurs des droits humains et plus largement des droits civils et politiques. Des milliers d’Égyptiens, dont des centaines d’activistes, de journalistes, d’universitaires, d’artistes et de personnalités politiques, ont été placés en détention arbitraire, souvent sur la base de chefs d’accusations pénales employés de manière abusive, ou lors de procès inéquitables.

Les forces de sécurité égyptiennes ont systématiquement soumis ces personnes à de mauvais traitements et à la torture. Selon les experts de l’ONU, des conditions de détention catastrophiques ont mis en danger la vie et la santé des détenus. D’autres activistes pacifiques ont fait l’objet de disparitions forcées, le sort de certains n’ayant jamais été révélé.

« Le peuple égyptien a vécu sous des gouvernements despotiques par le passé, mais les niveaux actuels de répression en Égypte sont sans précédent dans son histoire moderne », a constaté Bahey el-Din Hassan, directeur de l’Institut du Caire pour les études des droits de l’Homme. « Les conséquences sont potentiellement terribles, tant pour les droits humains que pour la stabilité régionale. »

En août 2020, Bahey el-Din Hassan avait été condamné à 15 ans de prison par contumace par une cour anti-terroriste en Égypte pour son activisme en faveur des droits humains. Dans un environnement aussi puissamment répressif, de nombreuses organisations de défense des droits humains ont été contraintes de fermer leurs locaux, de réduire leurs opérations, d’opérer depuis l’étranger ou de poursuivre leurs activités sous le risque constant d’arrestations et de harcèlement.

Pour justifier ses abus, le gouvernement invoque généralement le motif d’« antiterrorisme » pour criminaliser la liberté d’association et d’expression. Les experts de l’ONU ont mis en garde contre l’utilisation, par l’Égypte, des « circuits terroristes » des tribunaux pénaux pour s’en prendre aux défenseurs des droits humains, museler la dissidence et placer en détention des militants pendant la pandémie de Covid-19.

Face à ces avertissements répétés, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a la responsabilité d’agir et de garantir la surveillance fiable, par la communauté internationale, de la détérioration de la situation des droits en Égypte, ont déclaré les organisations signataires de la lettre.

« La survie du mouvement des droits humains en Égypte est en jeu », selon Kevin Whelan, le représentant d’Amnesty International auprès de l’ONU à Genève. « La communauté internationale a la responsabilité de soutenir les efforts visant à mettre en place un mécanisme de suivi et d’établissement des faits du Conseil des droits de l’homme sur la situation en Égypte, pour bien signifier à ce pays que son mépris pour le respect des droits humains ne sera plus ignoré ou toléré. »