Dokument #2138932
International Crisis Group (Autor)
Les experts de Crisis Group Fulbert Ngodji et Diego Da Rin analysent les raisons ayant motivé la décision de N’Djamena et les chances de succès de cette nouvelle mission.
Le Tchad s’est engagé à déployer 750 policiers et gendarmes dans le cadre de la dernière initiative visant à repousser les gangs violents qui se sont propagés dans une grande partie d’Haïti. Ces agents feront partie d’une nouvelle Force de répression des gangs (FRG), proposée par le Panama et les Etats-Unis et approuvée par le Conseil de sécurité de l’ONU en septembre dernier. Elle remplace une mission de sécurité multinationale dirigée par le Kenya, présente sur le terrain depuis juin 2024 mais qui n’a guère progressé dans la lutte contre les gangs. Les contingents tchadiens devraient commencer à arriver début avril, suivis par du personnel provenant d’autres pays d’Afrique et d’Amérique latine.
Les autorités haïtiennes placent de grands espoirs dans cette nouvelle force, qui se distinguera à plusieurs égards de sa prédécesseure. Alors que la mission dirigée par le Kenya dépendait de contributions volontaires qui n’ont pas suffi à couvrir ses besoins, la FRG sera principalement financée par le budget ordinaire de l’ONU. De plus, tandis que la mission précédente n’a jamais pu atteindre sa pleine capacité, la nouvelle force dispose déjà de suffisamment de promesses de contributions en troupes pour pourvoir ses 5 500 postes. Surtout, la FRG dispose également d’un mandat plus offensif que la mission précédente et est autorisée à mener des opérations aux côtés des forces de sécurité haïtiennes ainsi que de manière autonome.
Le Tchad, pour sa part, possède une longue expérience des interventions sécuritaires à l’étranger. Le pays a fourni une grande partie du personnel de la mission de l’ONU au Mali, qui visait notamment à protéger les civils contre les groupes armés violents dans le nord du pays et qui a été l’une des opérations les plus meurtrières pour les Casques bleus dans l’histoire de l’ONU (la mission a pris fin en 2023). N’Djamena a également joué un rôle clé dans une initiative des pays du bassin du lac Tchad visant à mener une contre-offensive contre les combattants de Boko Haram. Les unités tchadiennes destinées à être déployées en Haïti apporteront des compétences utiles car elles sont expérimentées, prêtes au combat et majoritairement francophones. Cependant, les opérations en milieu urbain et les risques de victimes civiles pourraient poser des défis à des forces plus habituées aux combats dans le désert.
Certains membres de la société civile à N’Djamena ont remis en question le moment choisi pour ce déploiement en Haïti, qui intervient alors que des attaques transfrontalières se poursuivent le long de la frontière orientale du Tchad, liées aux répercussions de la guerre au Soudan. Mais cette décision semble en partie motivée par des considérations politiques et diplomatiques. En rejoignant la mission en Haïti, le gouvernement tchadien pourrait contribuer à relancer sa coopération militaire avec les Etats-Unis, la principale puissance derrière la FRG, après plusieurs années de détérioration des relations bilatérales. Les relations se sont en effet tendues en 2024, lorsque N’Djamena a demandé le retrait des troupes américaines. Mais les deux capitales ont rouvert un canal diplomatique cette année, avec deux visites du Commandement des Etats-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) à N’Djamena.
Pendant ce temps, Haïti se trouve dans une sorte d’accalmie. Après l’installation d’un nouveau gouvernement le 7 février, les gangs ont réduit leurs attaques, bien qu’ils contrôlent toujours la majeure partie de la capitale et soient probablement en train d’évaluer leurs prochaines actions. Malgré les attentes suscitées par la FRG, il reste à voir si cette nouvelle force permettra à l’Etat haïtien de briser l’emprise des gangs, ou si elle s’avérera être un nouvel espoir déçu.
Chad Joins the New Force Taking up the Fight against Haiti’s Gangs (Medienbericht, Englisch)