Afghanistan : Les talibans expulsent de force des membres d’une minorité chiite

22 octobre 2021 10:56AM EDT

Victimes de punitions collectives, les Hazaras et d’anciens fonctionnaires sont dépossédés de leurs terres

(New York) – Des responsables talibans dans plusieurs provinces afghanes ont déplacé de force des résidents en partie pour redistribuer des terres à leurs partisans, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Nombre de ces expulsions, qui relèvent d’une punition collective, concernent les communautés chiites hazaras, ainsi que des personnes associées au gouvernement précédent.

Début octobre 2021, les talibans et des milices allées ont expulsé de force des centaines de familles hazaras des provinces d’Helmand et de Balkh, situées respectivement dans le sud et dans le nord de l’Afghanistan. Ces actions ont suivi de précédentes expulsions dans les provinces de Daikundi, Uruzgan et Kandahar. Depuis qu’ils sont arrivés au pouvoir en août, les talibans ont ordonné à de nombreux Hazaras et à d’autres habitants de ces cinq provinces de quitter leurs maisons et leurs fermes, souvent avec un préavis de quelques jours à peine et sans aucun recours légal pour prouver leurs droits de propriété. Un ancien analyste politique de l’ONU, qui a pu examiner des avis d’expulsion, a déclaré qu’ils indiquaient aux habitants qu’en cas de refus, ils ne pourraient pas « se plaindre des conséquences ».

« Les talibans expulsent de force les Hazaras et d’autres personnes sur la base de leur appartenance ethnique ou de leurs opinions politiques, dans le but de récompenser leurs propres partisans », a déclaré Patricia Gossman, directrice adjointe de la division Asie de Human Rights Watch. « Ces expulsions, menées sous la menace de la force et en toute illégalité, constituent de graves abus qui s’apparentent à des punitions collectives. »

Selon les médias, des habitants hazaras du district de Qubat al-Islam à Mazar-e Sharif, dans la province de Balkh, ont déclaré que des hommes armés de la communauté locale de Kushani travaillaient avec les forces de sécurité locales des talibans pour contraindre les familles à partir, et ne leur avaient donné que trois jours pour le faire. Les responsables talibans ont affirmé que les expulsions se fondaient sur une décision de justice, mais les résidents expulsés affirment qu’ils possèdent les terres depuis les années 1970. Des conflits sur des revendications concurrentes sont nés des luttes de pouvoir dans les années 1990.

Des habitants du district de Naw Mish, dans la province de Helmand, ont déclaré à Human Rights Watch que les talibans avaient adressé, fin septembre, un ordre d’expulsion à au moins 400 familles. Compte tenu des délais impartis, elles n’ont pu emporter leurs affaires ou finir leurs récoltes à temps. D’après un des habitants, les talibans ont détenu six hommes qui ont contesté cette exigence ; quatre se trouvent toujours en détention.

Un autre habitant a déclaré qu’au début des années 1990, les autorités locales avaient attribué de vastes étendues de terre à leurs proches et à leurs partisans, exacerbant les tensions interethniques et tribales. La reconnaissance d’un titre de propriété dépendait de qui était au pouvoir, et ceux qui s’estiment lésés par les décisions antérieures demandent maintenant aux talibans de soutenir leurs revendications. Un activiste du Helmand a déclaré que la redistribution des terres profitait à des talibans hauts placés. Ils « cannibalisent les terres et autres biens publics » et les réattribuent à leurs propres membres, a-t-il déploré.

Les déplacements de populations les plus importants ont été observés dans 15 villages des provinces de Daikundi et Uruzgan, où les talibans ont expulsé au moins 2 800 Hazaras en septembre. Ces familles ont emménagé dans d’autres quartiers, laissant derrière elles biens et récoltes. L’une de ces personnes a déclaré qu’« après la prise de pouvoir des talibans, nous avons reçu une lettre [d’eux]nous informant que nous devions abandonner nos maisons parce que les terres étaient contestées. Des représentants se sont rendus auprès des responsables du district pour demander l’ouverture d’une enquête, mais environ cinq d’entre eux ont été arrêtés. » Human Rights Watch n’a pas été en mesure de déterminer s’ils ont été remis en liberté.

Toujours selon cet ancien habitant, les talibans ont dressé des points de contrôle sur les routes à la sortie des villages et n’ont « laissé personne emporter ne serait-ce que le produit de la récoltes ». À la suite de la couverture médiatique de ces incidents, les responsables talibans de Kaboul ont retiré les avis d’expulsion concernant certains villages de la province de Daikundi, mais au 20 octobre, aucun habitant n’y était revenu.

Dans celle de Kandahar, à la mi-septembre, les talibans ont donné trois jours aux résidents d’un complexe résidentiel appartenant au gouvernement pour partir. La propriété avait été attribuée par le gouvernement précédent à des fonctionnaires.

Le droit international interdit les expulsions forcées, définies comme « l’éviction permanente ou temporaire, contre leur volonté et sans qu’une protection juridique ou autre appropriée ait été assurée, de personnes, de familles ou de communautés de leurs foyers ou des terres qu’elles occupent ».

Les Hazaras sont un groupe ethnique majoritairement musulman chiite qui a été victime de massacres et d’autres violations graves des droits humains par les forces talibanes dans les années 1990. Ils sont la cible de discriminations et d’abus de la part des gouvernements afghans successifs depuis plus d’un siècle.

Les expulsions forcées en Afghanistan coïncident avec des déplacements internes record de populations provoqués par la sécheresse, les difficultés économiques et les conflits, avec 665 000 personnes nouvellement déracinées en 2021, avant même la prise de pouvoir des talibans. Environ quatre millions de personnes sont actuellement déplacées à travers tout le pays.

« Il est particulièrement cruel de déplacer des familles à la saison des récoltes et juste avant le début de l’hiver », a conclu Patricia Gossman. « Les talibans devraient cesser d’expulser par la force les Hazaras et d’autres et régler les différends fonciers conformément à la loi et selon une procédure équitable. »