Algérie : Un journaliste de renom poursuivi en justice

 

Un journaliste algérien renommé, Khaled Drareni, a été arrêté le 7 mars 2020 alors qu’il couvrait les manifestations en faveur de la démocratie à Alger, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Il a été gardé à vue pendant quatre jours, avant d’être mis en liberté provisoire, dans l’attente de son procès.

Drareni est visé par une enquête pour des accusations d’« appel à un rassemblement illégal » et d’« atteinte à l’unité nationale », liées à ses reportages sur les manifestations, qui se tiennent de manière régulière depuis février 2019. Les autorités devraient cesser d’arrêter arbitrairement les activistes et remettre en liberté ceux qui ont été poursuivis uniquement pour avoir exercé leur droit aux libertés d’expression et de réunion. Elles devraient abandonner les poursuites contre Drareni.

« Les poursuites injustifiées engagées contre Drareni sont la dernière illustration de l’intolérance des autorités algériennes à l’égard de voix dissidentes », a déclaré Eric Goldstein, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Le gouvernement devrait cesser ses efforts visant à restreindre la liberté de la presse en criminalisant le journalisme indépendant. »

Drareni est le fondateur du site internet Casbah Tribune et le correspondant en Algérie de la chaîne internationale francophone TV5 Monde. Il est également l’observateur en Algérie de Reporters Sans Frontières. Il est actif dans le mouvement de protestation Hirak et a co-organisé une conférence visant à tenter de rassembler les activistes de ce mouvement, qui était prévue pour le 14 février et que les autorités ont interdite. Drareni a couvert les manifestations depuis le début, filmant les marches de protestation et affichant ses images sur son compte Twitter.

Il a été arrêté par la police le 7 mars vers 2h00 de l’après-midi, alors qu’il filmait la police en train de réprimer les manifestants sur l’avenue Didouche Mourad, dans le centre d’Alger. Drareni a affirmé à Human Rights Watch que des policiers l’avaient fait monter dans un fourgon, en même temps que d’autres activistes, dont Samir Belarbi, un des dirigeants de Hirak. Les policiers l’ont tout d’abord emmené au commissariat de Rouiba, à 20 kilomètres d’Alger, puis l’ont ramené de nuit dans le centre d’Alger, au commissariat de Cavaignac. Le 9 mars, le procureur du Tribunal de première instance de Sidi M’hamed à Alger a prolongé de 48 heures la garde à vue de Drareni.

Les policiers l’ont interrogé à plusieurs reprises lors de sa garde à vue, essentiellement au sujet de son implication dans le mouvement de protestation, a-t-il déclaré à Human Rights Watch. Le 9 mars, les policiers qui l’interrogeaient lui ont demandé le mot de passe de son téléphone cellulaire, qu’il a refusé de leur donner.

Le 10 mars, le procureur l’a inculpé d’« appel à un rassemblement illégal » et d’« atteinte à l’unité nationale », en vertu des articles 100 et 96 du code pénal, deux chefs d’accusation auxquels les autorités ont eu régulièrement recours pour poursuivre des centaines de manifestants pacifiques. Le même jour, un juge du Tribunal de première instance de Sidi M’hamed l’a remis en liberté provisoire mais l’a placé sous contrôle judiciaire, confisquant son passeport et son téléphone cellulaire.

Drareni a déclaré à Human Rights Watch qu’il pensait que son compte Gmail et la page de Casbah Tribune sur Facebook avaient été piratés lors de sa garde à vue.

Drareni avait déjà été arrêté et soumis à des actes de harcèlement policier au cours des derniers mois, à propos de son activisme en faveur du mouvement Hirak. Le 9 janvier, des militaires l’avaient emmené dans une caserne de l’armée à Alger, où des membres de la police judiciaire militaire l’avaient soumis à un interrogatoire de plusieurs heures, lui posant des questions sur des déclarations qu’il avait faites dans la presse et sur les réseaux sociaux et dans lesquelles il critiquait les autorités algériennes. Ils lui avaient dit que ses publications étaient « subversives, fallacieuses et tendancieuses », et que cette arrestation servirait de dernier avertissement avant que son dossier ne soit transmis à la justice, a-t-il déclaré.

Le mouvement Hirak a commencé en février 2019, au moment où des millions d’Algériens sont descendus dans les rues pour exiger le départ du président d’alors, Abdelaziz Bouteflika, s'opposant à sa candidature à un cinquième mandat. Après la démission de Bouteflika en avril 2019, le mouvement a maintenu la pression, en organisant de vastes manifestations dans plusieurs villes, pour réclamer un système de gouvernement plus pluraliste et inclusif.

Bien que le mouvement de protestation s’opposait à la tenue d’une élection présidentielle avant que le gouvernement n’ait apporté d’importants changements au système politique, les autorités algériennes ont passé outre et ont fixé la date de cette élection au 12 décembre. Le vainqueur a été Abdelmadjid Tebboune, qui avait été Premier ministre sous Bouteflika. Après son élection, Tebboune s’est déclaré ouvert à un dialogue avec le mouvement Hirak et a annoncé que son gouvernement « consoliderait la démocratie, l’État de droit et le respect des droits humains ».

Toutefois, plus d’un an après le début des manifestations de masse du vendredi, les autorités n’ont pas révisé les dispositions du code pénal et les lois sur les réunions et les rassemblements qui entravent les droits. Les autorités ont eu recours à des articles du code pénal qui criminalisent les « rassemblements illégaux » pour réduire au silence les détracteurs du gouvernement et réprimer les manifestations.

Selon le Comité national pour la libération des détenus, plus de 1 400 activistes et manifestants ont été arrêtés depuis le début du mouvement de protestation, et au moins 173 manifestants sont actuellement en cours de jugement pour des chefs d’inculpation liés à leur participation pacifique à des manifestations ou à leur activisme.

« Au lieu de tenir leurs promesses de changements politiques, les autorités algériennes s'efforcent de réduire au silence les voix dissidentes », a affirmé Eric Goldstein. « Les autorités devraient abandonner les poursuites contre Khaled Drareni et les autres manifestants qui sont jugés pour avoir critiqué le gouvernement, et engager les réformes qui sont attendues depuis longtemps. »