Guinée-pour un soutien au-delà des élections

Mohamed Jalloh, On the African Peacebuilding Agenda | 24 Jun 2010
 
La Guinée a fait des progrès remarquables après une année 2009 catastrophique, sous régime militaire. La présidentielle du 27 juin, avec un second tour éventuel le 11 juillet, va sans doute avoir lieu comme prévue. Sans candidature militaire, ce scrutin promet d’inaugurer une ère nouvelle en Guinée et de mettre un terme à une cinquantaine d’années de dictature. La population, à la fois enthousiaste et dubitative, se demande : « Allons-nous vraiment pouvoir y arriver ? ».
 
Ce changement vient d’en haut et d’en bas. Un nouveau gouvernement et un Conseil national de transition ont été mis en place, après l’attaque du 3 décembre contre Dadis Camara, alors chef de la junte militaire. Certains membres de cette structure, soit par perfectionnisme soit par souci de préserver des avantages personnels, ont essayé de ralentir la marche vers les élections. Ils ont vite été marginalisés. La population s’est montrée déterminée à asseoir la démocratie, comme en témoigne les efforts consentis par des hommes et des femmes pour acheminer des urnes dans les villages les plus reculés du pays. Elle veut ardemment mettre fin à « l’Etat d’exception » que connaît la Guinée, qui a vécu trois dictatures successives depuis son indépendance en 1958. Ses succès montrent que c’est bien le manque de volonté politique, et non les défis techniques, qui freinent souvent les avancées démocratiques en Afrique de l’Ouest.
 
Le nouveau président par intérim, Sékouba Konaté a joué un rôle déterminant. Il a clairement fait comprendre à l’armée que sa place était dans les casernes, qu’elle devait regagner la confiance nationale et internationale et rester neutre dans le processus électoral. Il a restructuré la haute hiérarchie militaire et neutralisé les partisans violents de Dadis Camara. Il a surtout donné un coup de fouet au processus de transition, ne tolérant aucun ralentissement. Sékouba Konaté a été un membre influent de la junte, et son volte-face est sans doute dû au massacre du 28 septembre 2009, aux menaces d’isolation internationale qui en ont résulté, et à la tentative d’assassinat contre Dadis Camara. Il est clair que les pressions internationales ont joué un rôle majeur.
 
Sékouba Konaté n’étant pas candidat et la population étant fatiguée de l’instabilité, la prochaine élection en Guinée ressemble à celle qui a porté Ellen Johnson Sirleaf au pouvoir au Libéria, en 2005. Des risques demeurent cependant, par exemple que les candidats malheureux refusent de concéder la défaite, et montrent du doigt un processus fait à la va-vite. Mais tant que l’armée reste en dehors du scrutin, il y a des raisons d’espérer un vote plutôt crédible et l’investiture d’un nouveau président à la mi-juillet.
 
C’est à partir de ce moment que les véritables efforts devront être consentis. Au Libéria, la transition démocratique a été protégée par 15 000 casques bleus. Quand Ellen Johnson Sirleaf est arrivée au pouvoir, elle a confié la réforme de l’armée aux Américains et celle de la police aux Nations Unies. Il y a eu des dispositifs similaires en Sierra Leone, un autre voisin de la Guinée. Dans ce cas, une importante force onusienne et une forte présence britannique ont permis de remettre le pays sur pieds après 10 ans de guerre civile. Malgré quelques imperfections, les réformes des secteurs de la sécurité dans ces deux exemples, soutenues par la communauté internationale, sont en bonne voie. En Guinée, les tensions post-électorales ne bénéficieront pas d’un tel cordon de sécurité. De surcroît, les législatives, prévues pour la fin de l’année, apporteront de nouveaux risques d’instabilité à un niveau plus local.
 
Il est impératif d’envoyer un signal fort au nouveau président, pour qu’il évite tout relent de favoritisme ethnique dans cette période sensible. Par ailleurs, et plus important encore, à court et à moyen terme, la communauté internationale devra continuer à soutenir la réforme de l’armée – aider à réduire ses effectifs qui sont actuellement de 45 000 hommes à un nombre plus supportable pour le pays, revoir le processus de recrutement et de formation et réinsérer à la vie civile les recrues de Dadis Camara.
 
Ces dix dernières années, la Guinée n’a pas manqué de partenaires pour l’aider à reformer l’armée. Mais les efforts internationaux ont été aléatoires et de courtes durée. Le bataillon de « rangers », entraîné par les Américains et mis en place en 2001 pour combattre Charles Taylor, a été démantelé, certains de ses membres absorbés par la garde présidentielle avant d’être en partie cooptés par la junte militaire. Les unités de l’armée guinéenne ont été formées par des pays aussi différents et distants géographiquement que la Chine, le Maroc, la France et les Etats-Unis. De telles disparités peuvent être source de divisions et de rivalités et devraient être évitées cette fois. C’est l’organisation regionale, la CEDEAO, qui coordonnerait les efforts internationaux. Mais les financements pour la formation et aussi pour résoudre la question cruciale des pensions militaires sans doute de multiples sources. Un fonds fiduciaire, ou autre mécanisme de cofinancement, devra être mis en place pour synchroniser les efforts internationaux.
 
Il est primordial que cet appui soit soutenu sur le long terme. L’armée guinéenne, en piteux état, ne sera pas reformée du jour au lendemain, ni au rabais. S’arrêter à mi-chemin pourrait donner une armée toujours capable d’anéantir les acquis démocratiques. Il faudra aussi du temps pour asseoir une culture de recrutement professionnel et un respect du pouvoir civile. La mise en place d’une armée guinéenne moins pléthorique et plus professionnelle sera un gain majeur non seulement pour la Guinée et aussi pour ses voisins.
 
Mohamed Jalloh est analyste de l´Afrique de l´ouest à l´International Crisis Group.