Document #2132313
International Crisis Group (Author)
Les autorités camerounaises ont proclamé Paul Biya, président sortant au pouvoir depuis de nombreuses années, vainqueur de l’élection présidentielle du 12 octobre. L’annonce a déclenché une vague de manifestations de l’opposition qui considère que le scrutin a été truqué. Des discussions urgentes sont nécessaires pour éviter de nouveaux troubles.
[Traduit de l’anglais]
Des manifestations ont secoué les principales villes du Cameroun le 27 octobre, après l’annonce de la réélection du président sortant Paul Biya, au pouvoir depuis 43 ans. Selon les résultats officiels, il a obtenu 53,66 pour cent des voix, contre 35,19 pour cent pour son principal adversaire, Issa Tchiroma Bakary. Mais l’opposition conteste vivement ces chiffres, qu’elle estime truqués. Les procès-verbaux issus des bureaux de vote publiés par des groupes de la société civile et des partis d’opposition semblent indiquer qu’Issa Tchiroma Bakary l’a emporté avec une confortable avance. Aucun des deux camps n’étant disposé à céder, le risque de voir les troubles s’aggraver est élevé. Des milliers de personnes sont descendues dans les rues pour exiger la reconnaissance de la victoire de l’opposition. Quatre manifestants ont été tués avant la publication des résultats, et d’autres après l’annonce, tandis que les autorités ont arrêté plus de 100 manifestants (ainsi que des personnalités politiques de l’opposition) et ont mis en garde la population contre l’organisation de nouvelles manifestations. Ce conflit risque de dégénérer dans un pays déjà secoué par une rébellion séparatiste dans ses régions anglophones.
Il est urgent d’agir pour désamorcer les tensions, mais il n’existe pas de solution simple. L’Union africaine (UA) et les dirigeants des pays de la région, qui auraient pu intervenir, sont restés en retrait. L’opposition ne fait pas confiance au Conseil constitutionnel, qui aurait pu trouver une solution juridique à cette impasse, car ses membres ont été nommés par le président Biya. Alors que les manifestations s’intensifient, Paul Biya devrait rapidement mettre en place un forum de haut niveau, sous la médiation de chefs religieux, notamment de l’Eglise catholique et de la communauté musulmane, qui jouissent d’une grande influence, afin de discuter de l’avenir du pays.
Les décisions qui seront prises au cours des prochains jours seront cruciales. Les autorités camerounaises devraient éviter de chercher à résoudre le conflit par la force, comme elles l’ont fait lors des précédentes crises politiques, notamment lors du dernier scrutin en 2018. Elles devraient demander aux forces de l’ordre de ne pas recourir à la force létale contre les manifestants. Toutes les parties devraient éviter les discours haineux. En dernier ressort, seule une justice électorale, à condition qu’elle soit équitable et transparente, peut mettre fin au conflit de manière satisfaisante et pacifique. En l’absence de voie juridique pour résoudre la crise, il est d’autant plus essentiel de parvenir à un règlement politique.
Plusieurs facteurs ont fait de la campagne électorale de 2025 la plus grande menace à laquelle Paul Biya a été confronté depuis son accession au pouvoir. En juin, la coalition présidentielle s’est effondrée, privant le chef de l’Etat sortant de l’un de ses bastions les plus fiables. Le chef de l’opposition, Issa Tchiroma Bakary, est originaire du nord du pays. Les trois régions densément peuplées du nord du Cameroun, situées dans la ceinture sahélienne (l’Extrême-Nord, le Nord et l’Adamaoua), comptent pour 40 pour cent du corps électoral et ont toujours soutenu Paul Biya par le passé. Issa Tchiroma Bakary et Bello Bouba Maïgari, tous deux anciens ministres, ont quitté la coalition au pouvoir plus tôt dans l’année, dénonçant l’incapacité des autorités à résoudre les problèmes économiques et sécuritaires du pays. Partout au Cameroun, le désenchantement face à la manière dont le gouvernement a dirigé le pays, notamment ce que l’Eglise catholique a qualifié de pratique systématique d’exclusion ethnique et de détournement des ressources, a entrainé un revirement en faveur de l’opposition.
Mais la cause la plus importante de ce basculement de l’opinion publique est peut-être la lassitude de la population face au régime de Paul Biya. A 92 ans, il est le chef d’Etat le plus âgé au monde, alors que l’âge médian de la population camerounaise est de dix-huit ans. La plupart des Camerounais n’ont en effet connu aucun autre président. Beaucoup, y compris certains membres de sa propre coalition, espéraient qu’il se retirerait avant le scrutin. En juillet, l’annonce de sa candidature à sa propre succession, malgré son incapacité manifeste à mener campagne (il n’est apparu qu’à un seul meeting), semble avoir déclenché une vague de soutien en faveur de ses adversaires.
Le scrutin du 12 octobre s’est déroulé dans un climat globalement apaisé, mais des tensions sont apparues après l’élection. A l’issue du vote, Issa Tchiroma Bakary, des militants de la société civile et des citoyens ont publié sur Internet des procès-verbaux provenant des bureaux de vote indiquant que l’opposition avait remporté une victoire confortable. Trois des candidats à la présidence ont rapidement reconnu la victoire d’Issa Tchiroma Bakary. Ce dernier a lui-même publié en ligne son propre décompte, avec les procès-verbaux issus des bureaux de vote. Le gouvernement et la commission électorale sont restés silencieux jusqu’à l’annonce des résultats, le 27 octobre, même si les chiffres officiels proclamant la victoire de Paul Biya avaient déjà fuité en ligne.
Les manifestations organisées par les partisans de l’opposition ont suscité une réaction musclée de la part de la police, même si, dans certaines villes, les forces de l’ordre ont choisi de ne pas intervenir. Le 22 octobre, des gendarmes antiémeutes ont abattu une enseignante qui rentrait de son travail dans une école primaire à Garoua, dans le nord du pays, alors qu’ils affrontaient des manifestants à coups de balles réelles et de gaz lacrymogènes. Les manifestations dans les villes de l’Extrême-Nord, telles que Mora, Kousséri et Maroua, ont rassemblé des milliers de personnes. L’Union pour le changement, une coalition réunissant des organisations de la société civile et des partis politiques soutenant Issa Tchiroma Bakary, a appelé les Camerounais à rester chez eux le 24 octobre, déclarant de fait un jour férié pour célébrer ce qu’ils croyaient être sa victoire. Répondant à l’appel d’Issa Tchiroma Bakary, des milliers de personnes se sont rassemblées à travers le pays le 26 octobre.
Dès l’annonce des résultats officiels par le Conseil constitutionnel, des manifestants sont descendus dans les rues pour exprimer leur mécontentement face à ce qu’ils estiment être une élection truquée. Dans un message publié sur Facebook, Issa Tchiroma Bakary a affirmé que deux de ses partisans avaient été tués devant son domicile. Des images télévisées ont révélé la présence de tireurs d’élite positionnés sur les toits à proximité de son domicile, où des personnes s’étaient rassemblées pour le protéger d’une éventuelle arrestation. Les images de la police ripostant par des tirs à balles réelles et les informations de plus en plus nombreuses faisant état de pertes en vies humaines ont suscité l’indignation, en particulier à Douala, la capitale économique. Les écoles et les commerces ont fermé leurs portes à Douala, à Garoua, à Bafang et dans de nombreuses autres villes du nord du pays. Les manifestants prévoient d’intensifier la pression à l’approche de l’investiture de Paul Biya, prévue début novembre.
L’opposition est déterminée à faire valoir sa victoire. Aux côtés d’observateurs de la société civile, elle dénonce ce qu’elle considère comme des irrégularités dans les résultats officiels. Les autorités électorales ont fait état d’un taux de participation atteignant jusqu’à 80 pour cent dans les zones rurales des régions anglophones en proie à un conflit armé, la plupart des votes allant à Paul Biya, alors que les séparatistes avaient imposé un confinement de six semaines pour empêcher la tenue du scrutin. La hausse du taux de participation, qui est passé de 9 pour cent lors de l’élection de 2018 à 46 pour cent cette année, est particulièrement surprenante dans une région où Paul Biya est impopulaire, où un demi-million de personnes ont été déplacées par le conflit et où le nombre de nouveaux inscrits sur les listes électorales était le plus faible du pays. Ces résultats semblent d’autant plus étonnants qu’Issa Tchiroma Bakary a obtenu le soutien de ces régions en promettant de libérer les dirigeants anglophones, de mettre fin à la guerre en engageant des négociations et d’instaurer le fédéralisme.
La lenteur avec laquelle les résultats ont été annoncés n’a fait qu’alimenter les soupçons de fraude. Les bureaux de vote ont fermé à 18 heures, le 12 octobre, et, selon la plupart des observateurs, y compris le gouvernement, le scrutin s’est déroulé sans incident majeur. A 20 heures, presque tous les dépouillements étaient terminés, ce qui explique pourquoi les procès-verbaux issus des bureaux de vote et les vidéos annonçant les résultats au niveau local ont inondé Internet le soir même. Il semble ensuite que les commissions de dépouillement aient mis dix jours supplémentaires pour transmettre les résultats au Conseil constitutionnel. Pendant cette longue attente, les citoyens camerounais ont fait le parallèle avec d’autres pays du continent, où les résultats sont généralement publiés entre 24 et 72 heures après le scrutin. L’opposition a soutenu que les autorités faisaient pression sur les responsables de la commission électorale pour qu’ils modifient les résultats.
Ce n’est pas la première controverse électorale de l’histoire contemporaine du Cameroun. En 2018, le principal candidat de l’opposition, Maurice Kamto, avait lui aussi revendiqué la victoire. Les manifestations post-électorales, moins importantes qu’aujourd’hui, avaient été réprimées par les autorités. Cependant, Paul Biya se trouvait alors dans une position beaucoup plus avantageuse, à la tête d’une large coalition électorale et contrôlant fermement les institutions de l’Etat. De plus, contrairement à cette élection, la base électorale de Paul Biya dans le nord était restée intacte en 2018, ce qui jouait en faveur du président sortant.
Alors que le gouvernement et l’opposition proclament des résultats électoraux diamétralement opposés, les perspectives pour le Cameroun sont préoccupantes. L’intensification des manifestations et la réponse de plus en plus violente de l’Etat posent un danger immédiat. Les autorités ont oscillé entre répression et retenue, arrêtant des personnalités de l’opposition tout en appelant à la paix par l’intermédiaire de responsables gouvernementaux et de chefs traditionnels. La répression s’est néanmoins nettement durcie depuis la proclamation des résultats, le 27 octobre.
Face à la série de coups d’Etat survenus ces dernières années en Afrique de l’Ouest, le gouvernement de Paul Biya s’inquiète depuis quelque temps d’être renversé par un putsch. En septembre 2023, soit quelques mois après la chute d’Ali Bongo au Gabon voisin, le président Biya a restructuré la hiérarchie de l’armée camerounaise. Il a procédé à de nouveaux changements en octobre 2024, quelques heures après son retour dans le pays, à l’issue d’un séjour de 51 jours dans un hôtel de luxe de Genève, marqué par des rumeurs insistantes autour de son décès. Paul Biya observera comment l’armée, qui jusqu’à présent est restée en grande partie à l’écart des rues et a laissé la police gérer les manifestations, réagira si les marches prennent encore plus d’ampleur. Un coup d’Etat n’est pas à exclure, pas plus que les divisions qu’une telle agitation pourrait déclencher au sein des forces armées, Paul Biya ayant placé des fidèles à tous les postes clés. Des fractures pourraient apparaitre selon des lignes ethno-politiques. Les soldats de certaines régions du pays qui ont massivement soutenu Paul Biya pourraient notamment s’opposer à toute tentative de prise de pouvoir par l’armée.
La polarisation ethnique constitue un autre danger. Certains responsables gouvernementaux soutenant Paul Biya ont déjà présenté les appels au retrait du président sortant comme une initiative des Nordistes (les habitants des trois régions du nord du pays), des anglophones (les habitants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ce qui est quelque peu paradoxal compte tenu de la victoire écrasante de Paul Biya dans ces régions) et des Bamiléké (les habitants de l’ouest francophone) – des régions où l’opposition à Paul Biya est la plus forte – pour s’emparer du pouvoir, concentré dans les bastions du président dans le Sud, l’Est et certaines parties du Centre. Une crise prolongée pourrait entrainer de nouvelles tentatives visant à creuser les divisions ethniques.
Les régions anglophones sont restées globalement calmes depuis l’élection, mais de nouvelles violences pourraient éclater. Un mois avant le scrutin, des milices indépendantistes ont attaqué et tué neuf soldats gouvernementaux. Les rebelles des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest pourraient prendre pour cible des fonctionnaires et d’autres personnes ayant participé au scrutin, au mépris des mesures de confinement imposées par les milices. Le lendemain du vote, des miliciens ont enlevé un parlementaire du parti au pouvoir dans le Nord-Ouest, qu’ils ont exécuté trois jours plus tard. Les habitants craignent de nouvelles violences meurtrières, car les séparatistes ont exprimé leur colère face à ce qu’ils considèrent comme une manipulation des suffrages en faveur de Paul Biya. Bien que les séparatistes aient boycotté l’élection, présentant leur position comme une question de principe en raison de leur engagement en faveur de l’autonomie régionale anglophone, nombre d’entre eux souhaitaient ouvertement la victoire d’Issa Tchiroma Bakary, estimant qu’une telle issue serait plus susceptible d’ouvrir la voie à des négociations pour résoudre le conflit qui dure depuis des années dans ces deux régions.
Le Cameroun se trouve à un tournant. Si Paul Biya et son entourage avaient fait preuve de plus de prudence au cours des mois précédant le scrutin, et s’ils avaient pris conscience de l’impopularité du gouvernement, cette impasse aurait pu être évitée. Comme l’a souligné Crisis Group dans un briefing publié avant les élections, des mesures visant à renforcer la confiance dans le processus, telles que la libération des prisonniers politiques qui languissent en prison depuis des années (certains ayant été arrêtés à la suite des manifestations électorales de 2018), ainsi que l’octroi d’une plus grande indépendance aux institutions électorales, dont les dirigeants sont nommés par le président, auraient pu contribuer à apaiser les tensions et à dissiper les craintes d’une élection truquée.
Il n’existe actuellement aucune solution satisfaisante, mais les autorités camerounaises devraient de toute urgence tenter d’apaiser le conflit qui couve. Paul Biya aura 99 ans à la fin d’un nouveau septennat et, pour des raisons biologiques, il approchera tôt ou tard de la limite de son temps au pouvoir. Son entourage devrait prendre conscience des risques que représente pour leur propre avenir une répression sanglante de l’opposition, qui pourrait entrainer des représailles politiques ou judiciaires lorsque le pouvoir de Paul Biya finira par prendre fin. Le président devrait ordonner la libération des leaders de l’opposition emprisonnés et les responsables des services de sécurité devraient donner pour consigne à la police et à l’armée de ne pas tirer sur les manifestants. De telles mesures ne feraient qu’attiser les protestations, comme cela a été observé dans d’autres mouvements menés par la jeunesse. Si les manifestations prennent de l’ampleur et se généralisent, celles et ceux qui jouissent d’une certaine influence auprès de Paul Biya, notamment ses partenaires au Tchad et au Nigeria, ainsi que l’ancienne puissance coloniale française, qui entretient des liens étroits avec les élites camerounaises, devraient exhorter les autorités à faire machine arrière plutôt que de tenter de réprimer les manifestations par la force.
La mise en place d’une médiation entre les deux parties pourrait poser toute une série de problèmes. Idéalement, le Conseil constitutionnel, compétent pour régler les litiges électoraux, aurait dû ordonner une enquête sur le décompte des voix afin de clore le différend. Cependant, comme indiqué précédemment, les membres de cette institution sont nommés par Paul Biya et sont largement considérés comme favorables au parti au pouvoir. Par le passé, on aurait pu s’attendre à ce que l’UA et les dirigeants des pays voisins interviennent pour faciliter un accord entre les parties. En raison notamment de la propre léthargie de l’UA et des efforts diplomatiques déployés depuis des années par le Cameroun pour empêcher cette organisation et l’ONU de s’immiscer dans les conflits internes du pays, une telle intervention ne semble pas à l’ordre du jour – même si elle serait utile.
Dans ces circonstances, une médiation nationale représente l’une des rares alternatives viables. Paul Biya pourrait tenter de contenir le mécontentement de nombreux Camerounais ainsi que les menaces pesant sur la paix et la stabilité du pays en convoquant un forum de haut niveau placé sous la médiation de chefs religieux afin de négocier une issue à la crise. L’objectif devrait être non seulement d’amener les parties à un compromis permettant d’éviter que le Cameroun ne sombre dans le chaos, mais aussi de réfléchir à l’avenir politique du pays. De leur côté, les dirigeants de l’opposition, tout comme le camp de Paul Biya, devraient appeler leurs partisans à renoncer à la violence et aux discours haineux. L’Union européenne, l’UA et l’ONU devraient se joindre à ces appels et demander directement à Paul Biya de trouver une solution à la crise par la voie du consensus plutôt que par la coercition.
Le Cameroun traverse une période périlleuse. Eprouvé par des conflits internes, alors que ses voisins d’Afrique centrale sont confrontés à de graves crises sécuritaires et humanitaires, le pays est parvenu jusqu’à présent à écarter les menaces les plus importantes pour sa stabilité, notamment grâce à la capacité de Paul Biya à canaliser les groupes ethno-politiques concurrents au sein du parti au pouvoir. Loin d’être une source d’instabilité pour ses voisins, le Cameroun est devenu un partenaire logistique stratégique pour les acteurs internationaux souhaitant venir en aide aux Etats voisins secoués par des conflits. Ce différend électoral menace toutefois de faire perdre au Cameroun son statut de pilier de la paix et de la sécurité. Les responsables politiques nationaux et les chefs religieux influents, avec le soutien d’Etats et d’organismes étrangers, notamment l’ONU, la France, l’UE, ainsi que le Tchad et le Nigeria voisins, devraient agir rapidement et de manière décisive pour résoudre ce différend, avant qu’il n’attise les conflits dans les régions anglophones ou dans l’Extrême-Nord, ou qu’il ne plonge le pays tout entier dans le chaos politique.
Defusing Cameroon’s Dangerous Electoral Standoff (Appeal or News Release, English)