Colombie : Les défenseurs des droits humains peu protégés et en danger

10 février 2021 12:00AM EST

Plus de 400 dirigeants communautaires et locaux ont été tués depuis 2016

(Washington) – Malgré la fréquence des meurtres de défenseurs des droits humains par des groupes armés en Colombie, le gouvernement n’a toujours pas mis en œuvre les mesures requises pour empêcher de tels assassinats, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch a l’occasion de la publication d’un nouveau rapport à ce sujet.

Le rapport de 127 pages, intitulé « Left Undefended: Killings of Rights Defenders in Colombia’s Remote Communities » (« Laissés sans protection : Meurtres de défenseurs des droits humains dans les communautés isolées de Colombie »), documente les nombreux meurtres commis au cours des cinq dernières années ainsi que les graves défaillances des efforts du gouvernement pour empêcher les assassinats, protéger les activistes et traduire les responsables en justice. Depuis 2016, ce sont plus de 400 défenseurs des droits humains ont été tués en Colombie, selon le Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) des Nations Unies.

« La Colombie est le pays d’Amérique latine ayant subi le plus grand nombre de meurtres de défenseurs des droits humains au cours des dernières années, mais le gouvernement a essentiellement réagi par des paroles, avec peu d’actions significatives », a déclaré José Miguel Vivanco, directeur de la division Amériques à Human Rights Watch. « L’administration du président Iván Duque condamne régulièrement ces meurtres, mais la plupart des systèmes gouvernementaux mis en place pour faire face à ce problème sont à peine opérationnels, ou présentent de sérieuses lacunes. »

Human Rights Watch a mené des entretiens avec plus de 130 personnes dans 20 des 32 États de la Colombie, dont des autorités judiciaires, des procureurs, des représentants de l’État, des responsables du domaine des droits humains, des travailleurs humanitaires, des défenseurs des droits humains et des agents de police. Human Rights Watch a également étudié des informations et statistiques fournies par de multiples ministères et entités publiques, y compris les ministères de l’Intérieur et de la Défense, le Bureau du procureur général, le Bureau du médiateur pour les droits humains, l’Unité nationale de protection et le Conseil supérieur de la magistrature.

Le nombre de meurtres de défenseurs des droits humains a augmenté depuis que les guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ont déposé les armes en 2016, dans le cadre de leur accord de paix avec le gouvernement. De nouveaux groupes armés, dont certains ont émergé des FARC, ont comblé le vide, se battant pour contrôler le territoire, se livrant à des activités illégales et employant la violence à l’encontre des civils. Human Rights Watch a réuni une documentation sur les meurtres commis dans six des zones les plus affectées.

De son côté, le HCDH a documenté un nombre de plus en plus élevé de meurtres, qui sont passés de 41 en 2015 à 108 en 2019. Ayant déjà confirmé 53 cas pour 2020, le Haut-Commissariat est en train d’en vérifier 80 autres. Au moins 49 victimes tuées depuis 2015 étaient des femmes.

Le Bureau du médiateur pour les droits humains, une instance gouvernementale indépendante de l’exécutif  en Colombie, a rapporté une augmentation du nombre de meurtres de défenseurs des droits humains, entre 2019 et 2020.

L’échec des autorités à exercer un contrôle efficace et à établir une présence étatique civile dans de nombreuses zones reprises aux FARC a contribué à  cette tendance. Le gouvernement a déployé l’armée dans plusieurs régions du pays, mais a échoué à renforcer le système judiciaire, améliorer les protections destinées à la population et garantir l’accès aux opportunités économiques et éducatives ainsi qu’aux services publics.

Les meurtres suivent des dynamiques distinctes dans les différentes régions. Dans le nord du département de Cauca, des groupes armés issus des FARC ont tué de nombreux activistes dans des communautés habitées par des membres du peuple autochtone Nasa, qui s’étaient opposés à la présence de groupes armés et au trafic de drogue sur leurs territoires.

« [Les groupes armés] ont des armes, des véhicules, de l’argent... Ils ont tout ce qu’il faut pour nous faire la guerre », a expliqué un chef autochtone à Human Rights Watch. « De notre côté, nous n’avons que nos bâtons autochtones, qui symbolisent notre autorité, notre résistance pacifique et notre défense du territoire. »

Dans la municipalité de Tumaco (département de Nariño), des groupes armés ont tué des défenseurs des droits humains qu’ils suspectaient de collaborer avec l’armée ou qui n’obéissaient pas à leurs ordres. Ils ont menacé des personnes favorables aux projets de substitution des champs de coca – la matière première de la cocaïne – par des cultures alimentaires.

Ainsi Argemiro Manuel López Pertuz, 46 ans, qui dirigeait le programme de substitution pour 200 familles d’une zone rurale de Tumaco, a été tué le 17 mars 2019 par des hommes qui se sont rendus chez lui avant de tirer sur lui à douze reprises. Les preuves rassemblées par les procureurs suggèrent que les tueurs sont des membres du groupe armé des Contadores, qui accusaient López Pertuz de collaborer avec l’armée.

La Colombie dispose de plusieurs politiques, mécanismes et lois qui pourraient servir à empêcher les abus à l’encontre des défenseurs des droits humains et d’autres personnes en danger. Mais leur application, ainsi que Human Rights Watch l’a constaté, est souvent défaillante.

L’Unité nationale de protection, au sein du ministère de l’Intérieur, est chargée depuis 2011 de protéger les personnes en danger. Il faut reconnaître que l’unité a mis en place des mesures de protection individuelles pour des centaines de défenseurs des droits humains. Mais elle ne prévoit de plans de protection individuels qu’en réponse aux menaces qui lui sont signalées ; or beaucoup des personnes tuées n’avaient pas reçu de menaces ou n’avaient pas pu les signaler.

En outre, l’Unité nationale de protection met aussi en place des mesures de protection collective pour des communautés ou des groupes. Mais son budget étant extrêmement limité, elle a rejeté la grande majorité des requêtes de protection collective.

Le gouvernement a également échoué à mettre en œuvre le plan de protection exhaustif élaboré en 2018 par le ministère de l’Intérieur. Il existe un programme pilote pour protéger des communautés et groupes spécifiques qui a à peine démarré.

Le Système d’alerte précoce du Bureau du médiateur pour les droits humains joue un rôle crucial pour surveiller les risques, même dans les régions isolées. Mais les autorités nationales, étatiques et municipales ont régulièrement échoué à répondre à des centaines d’« alertes précoces », ou bien réagi pour la forme et de façon inefficace.

Par ailleurs, le gouvernement a périodiquement échoué à réunir la Commission nationale des garanties de sécurité, qui est chargée de mettre au point des politiques afin de démanteler les groupes armés responsables des meurtres de défenseurs des droits. Cette commission n’a abouti à aucun résultat concret.

Les efforts visant à traduire les tueurs en justice se sont révélés plus significatifs. Le Bureau du procureur général a émis des directives et créé des unités spécialisées pour juger les meurtriers présumés, avec 59 condamnations depuis 2016. Cependant, de sérieux progrès sont encore nécessaires à deux niveaux : l’engagement de poursuites a l’encontre des commanditaires des  meurtres, ainsi que le démantèlement des groupes armés.

Un obstacle clé est le nombre limité de juges, de procureurs et d’enquêteurs dans les zones où la plupart des défenseurs sont tués. Le gouvernement n’a pas encore mis en place l’« équipe spéciale » de juges que le président Duque avait annoncée en mai 2019 pour juger ces affaires.

Afin de respecter ses obligations découlant du droit international relatif aux droits humains, l’administration Duque devrait agir rapidement pour mettre en œuvre et financer des politiques efficaces visant à empêcher les meurtres de défenseurs des droits humains et à protéger leurs droits , a déclaré Human Rights Watch. Le gouvernement devrait aussi tenir compte des caractéristiques pouvant affecter le risque encouru par les individus ou les communautés – comme les critères de genre, ou l’origine ethnique - ainsi que leurs besoins. Le gouvernement devraient fortement augmenter la capacité des autorités judiciaires et des procureurs afin d’obliger les auteurs de ces meurtres à rendre compte de leurs actes.

« Tant que le gouvernement ne prendra pas de mesures fortes, il est à craindre que de nombreux autres défenseurs des droits humains seront tués, rendant des centaines de communautés encore plus vulnérables et sans protection », a conclu José Miguel Vivanco.