Afghanistan: Les femmes handicapées face à des abus systématiques

Elles sont confrontées à la discrimination et à des obstacles pour accéder aux soins médicaux et à l’éducation

(New York) – Les femmes et les filles afghanes en situation de handicap rencontrent une discrimination et des obstacles importants pour accéder à l’aide de l’État, aux soins médicaux et aux établissements scolaires, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.

Le rapport de 31 pages, intitulé « ‘Disability Is Not Weakness’: Discrimination and Barriers Facing Women and Girls with Disabilities in Afghanistan » (« ‘Un handicap n’est pas un signe de faiblesse’ : Discrimination et obstacles rencontrés par les femmes et filles handicapées en Afghanistan »), décrit les obstacles quotidiens auxquels font face les femmes et les filles afghanes, dans un des pays les plus pauvres du monde. Des décennies de conflit ont anéanti les institutions de l’État et les efforts de développement n’ont pas réussi à atteindre les communautés qui sont le plus dans le besoin. Le gouvernement afghan devrait réformer de toute urgence les politiques et les pratiques qui empêchent les femmes et filles handicapées de jouir de leurs droits fondamentaux à la santé, à l’éducation et au travail. Les donateurs de l’Afghanistan devraient soutenir et défendre les droits de tous les Afghans en situation de handicap.

« Toutes les personnes handicapées en Afghanistan sont confrontées au risque de stigmatisation et de discrimination quand elles tentent d’accéder aux services gouvernementaux, ,mais les femmes et les filles sont, au-delà, des victimes invisiblesde ces abus », a déclaré Patricia Gossman, directrice adjointe pour l’Asie à Human Rights Watch et auteure du rapport. « Avec la crise du Covid-19, ce sera encore plus difficile pour les femmes et filles handicapées dêtre correctement prises en charge. »

En Afghanistan, le nombre de personnes en situation de handicap, en tant que pourcentage de la population totale, est l’un des plus élevés au monde. Après plus de quarante ans de guerre, des millions d’Afghans se sont retrouvés avec des membres amputés, des handicaps visuels ou auditifs, ainsi que des problèmes comme la dépression, l’anxiété ou le stress post-traumatique. Les services de santé afghans, manquant de ressources, ne parviennent pas à répondre aux besoins de cette population. Quant aux femmes et filles en situation de handicap, elles ont encore moins de chances d’obtenir une assistance.

Human Rights Watch a réalisé des entretiens avec 26 femmes et filles handicapées et leurs familles, ainsi qu’avec 14 professionnels de la santé et de l’éducation, dans les villes de Kaboul, Herat et Mazar-e Sharif.

La pandémie de Covid-19 exacerbe les problèmes que rencontrent de nombreuses personnes en situation de handicap. Pour les femmes afghanes handicapées qui vivent dans des zones rurales, loin des centres médicaux, l’absence de transport, de routes goudronnées et les distances importantes peuvent créer des obstacles insurmontables pour obtenir des soins médicaux. Le gouvernement afghan devrait procéder à une revue exhaustive des services de santé accessibles aux personnes handicapées, surtout dans les zones rurales, en vue d’améliorer les actions de proximité et l’accès aux soins.

Une jeune femme dont la famille a déménagé en ville à cause de son handicap a témoigné : « Je connais des gens qui vivent dans des districts reculés et qui, comme ils nont personne [pour les amener], ne peuvent pas recevoir de soins [médicaux]. »

Des fonctionnaires harcèlent parfois les femmes handicapées, notamment lorsqu’elles se rendent dans les services de différents ministères pour demander des aides en lien avec leur handicap. Vu la stigmatisation associée au fait de rapporter ce type d’abus, peu de femmes, surtout en situation de handicap, en dénoncent les responsables. Une femme de Kaboul a déclaré : « Je me suis rendue au bureau du ministère pour obtenir ce certificat [permettant de demander une aide]. Ils mont demandé si jétais mariée, et lorsque jai répondu que non, ils mont dit qu’ils pouvaient me trouver un mari. Comme jai refusé, lemployé du ministère ma déclaré que je nobtiendrais ce certificat que si jétais daccord pour être sa petite amie. »

En raison de la discrimination endémique, les personnes en situation de handicap affrontent d’importants obstacles dans les domaines de l’éducation, de l’emploi et de la santé – des droits pourtant garantis par la constitution afghane et le droit international relatif aux droits humains. Par exemple, beaucoup de personnes handicapées en Afghanistan n’ont pas pu obtenir de carte nationale d’identité (taskera), indispensable pour accéder à de nombreux services étatiques.

On estime que 80 % des filles handicapées ne sont pas scolarisées. Le refus des établissements scolaires d’accueillir les enfants en situation de handicap, le manque de transport adapté et la réticence des familles à les envoyer à l’école sont les principaux facteurs qui empêchent les enfants handicapés d’être scolarisés. Le gouvernement afghan devrait trouver des solutions durables pour augmenter l’accès à une éducation inclusive de qualité pour les enfants en situation de handicap, surtout les filles.

Les filles handicapées sont beaucoup plus susceptibles d’être gardées à la maison, non scolarisées, à la fois à cause de barrières socio-économiques et de la violence, a déclaré Human Rights Watch. Le responsable d’un groupe humanitaire a déclaré que les enfants ayant un handicap moteur « ne pouvaient pas fréquenter les établissements ordinaires en raison du manque de rampes daccès. Dans certains cas, les directeurs des établissements ne veulent pas les inscrire, parce qu’il faut les prendre en charge ».

Les femmes et les filles handicapées sont souvent isolées, humiliées en public voire dans leur propre famille, considérées comme une source de honte pour leurs proches, ou encore empêchées d’accéder à l’espace public et aux événements sociaux communautaires ou familiaux. « Je suis censée me marier, mais ma future belle-famille estime que ce nest plus possible désormais, a témoigné une femme blessée par des combats en 2017. Je nespère plus rien pour lavenir… mais si je pouvais recevoir des soins, ça me donnerait espoir. »

« Lors des préparatifs des éventuels pourparlers de paix, les dirigeants de lAfghanistan ont largement ignoré limportante population afghane présentant des handicaps, qui pour beaucoup résultent directement du conflit, a conclu Patricia Gossman. Le gouvernement doit veiller à ce que toute personne handicapée obtienne lassistance dont elle a besoin, aujourd’hui et à lavenir. »